C’est Le reportage dessiné d’une circonstance. La retranscription graphique d’une rencontre : Celle d’une nuée d’escargots d’un bocal et d’une pile de papier. Ainsi que la résolution pour ma part d’une errance aux pourtours d’un mot advenu par inadvertance et qui m’a longuement tarabusté, à savoir la Trypophagie
38 pages de spirales qui tournoient autour d’un pot peu commun et sans échappement…
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Dans le bon sens du vide
LE TRYPOPHAGISME
Cet ouvrage est essai graphique… C’est à dire un test ainsi qu’une réflexion… A titre de synopsis, à défaut d’un récit, il y a en amorce deux circonstances afin qu’advienne l’objet du livre. L’une abstraite : Du domaine de la pensée autour du pot de la conceptualisation d’un vide. L’autre concrète : Où l’idée en prenant forme s’adjoint d’une singularité qui la traverse.
Le Trypophagisme abstrait
Le Trypophagisme se réfère à la Trypophagie. Et la Trypophagie, officiellement, ça n’existe pas. Officieusement et pour ma part, c’est un ricochet ; un hoquet du sens initié par un autre mot, à savoir La Trypophobie. De Trypo pour Trou et Phobie pour Peur.
C’est une affliction peu répandue aux symptômes variés et pour le moins insolites: Du dégoût de l’éponge, son indécente porosité. A la peur panique de l’emmental, bien trop plein de trous. Voire l’aversion du caillebotis et l’incapacité de marcher sur ces grilles qui pavent les trottoirs et camouflent mal les canyons d’aération reliés aux bas fonds de la ville. Et s’il eut été plaisant d’intégrer ici la trouille raisonnable que peuvent susciter ces vieux bars miteux, les tripots, ce serait une erreur : Ces tripots là viennent d’ailleurs et si leurs racines s’emmêlent comme le résultat logique d’un tripotage trop insistant, l’homonymie toutefois se souligne…
Cette Trypophopie m’a donc empli d’un indéfinissable intérêt, d’une interrogation absorbante. Matière grisante qui à l’instar d’une digestion a trouvé son chemin jusqu’à faire son trou… Et ce fut donc au gré d’une contorsion étymologique involontaire que m’est apparu le néologisme Trypo-phagie: Trypo pour Trou. Phagie pour Manger. (L’–isme s’y greffant ensuite sans autre fonction que de l’élever au rang de concept, voire d’idéologie…). L’appétence sémantique fut telle que j’ai emprunté goulument ce nouveau tunnel du sens assurément giratoire et pris goût à la rumination gloutonne de ses goulots d’étranglement.
Alors… ? Qu’est ce qu’un trou ? De quoi est-il le vide ? De quoi est plein le vide du trou ? De sa profondeur ? Qu’en est-il du tas relatif à chaque trouée? Où va le plein ? Si ce plein s’érige en tas, est-ce à contrario ou en complément du vide ? Et s’il s’arase en périphérie, rehausse t-il le sol ou approfondit-il le trou ? Bouche t-il par ailleurs? Ne peut on boucher un trou qu’en en creusant un autre? Y’a-t-il eu un trou originel ?
Et le forage ? S’il se propose comme un long trou, une élongation du creux, que penser du tunnel tandis que sa fonction serait de traverser, de part en part? Peut on le perce-voir comme la jonction de 2 trous ? Sa finalité serait-elle alors de revenir au vide ?
Et qu’en est il des tunnels qui au pluriel s’organisent en réseau et tendent à la réduction inexorable de la masse dont ils s’alimentent ? Leur accomplissement ultime serait il de l’évider pleinement? Mais… Où va le plein ?
Et le trou donc… ? Plutôt que le considérer comme le balbutiement du forage ou l’inaboutissement du tunnel… Le trou ne serait il pas dans sa moindre profondeur la simple altération du plat ? L’intrusion - par le vide - dans la plénitude du plan ? L’incongruité qui questionne la surface ? Et l’indication à rebours de la disparition du plein ? Sa trace négative et la relique de son déplacement ? Le tas consommant du vide, le vide s’alimentant du plein, le trou ne serait il pas finalement que la manifestation tangible du mouvement qui l’a creusé ou le remplira ?
Creusant le propos… Brassant du vide… A tant être malaxée, la glaise mentale a pris corps.
Le Trypophagisme concret
La Première bribe d’incarnation consista donc en une pile de feuilles, format A3, 80g/m2, qui une fois pliée s’est réorganisée en un socle de 36 pages sur lequel j’ai déposé précautionneusement un bocal. Modèle confiture. Goût myrtille. Je l’y ai déposé le fond en plafond en y enfermant dans une curiosité presque coupable quelques escargots.
Si j’ai d’abord été fasciné par la danse ventousée de leurs ventres, ce surgissement du revers en contre-plongée hypnotique s’avèrera n’être qu’un prélude d’où s’écoulera bientôt une autre singularité. Car forcément, à trop éprouver les limites lisses et transparentes de leur prison de verre ils ont grignoté la seule paroi qui s’y prêtait. L’estomac dans les talons, les gastéro-podes se sont nourris du sol et de son revêtement multicouche, préfaçant le livre par un forage en dentelles.
L’ont-ils fait par gourmandise ? La cellulose est effectivement très prisée par les mollusques, Pour s’enfuir ? Par ennui ? Par résilience ? Ou tout simplement par défaut ? Je ne sais pas… Mais je tiens à souligner qu’aucune perte ne fut à déplorer durant cette tourne intérieure, que les escargots furent nourris et hydratés, scrupuleusement surveillés, attentivement observés, et pas moins contemplés… Puis libérés…
Puis moi : Béat... Béant… Tout empli par l’apparition de cette trouée inspirante et l’ironique résolution du problème vertigineux que serait le vide de la page blanche… C’est donc comblé que je me suis laissé aspirer par la sensation à la fois gourmande et rassasiée d’avoir un creux.
Et je pense sincèrement avoir fait honneur à mes ouvriers rampants et leurs errances circulaires durant ce besogneux reportage dessiné où j’ai moi-même tourné en rond, ainsi qu’autour du pot commun de notre topos. Avec l’escargot comme alibi. Le graphisme s’y raconte une histoire mais surtout témoigne de la genèse du livre, de ce dont il fut l’objet. Accédant au statut de sujet, c’est - en creux - le livre qui s’y narre et l’objet qui s’y livre…
Paradoxe du Trypophagisme démultiplié
Posons cette évidence : Vous ne tenez pas entre vos mains l’objet original mais sa reproduction…Et il n’échappera à personne qu’au gré de sa démultiplication, il n’y a pas de trou… Le trou a disparu … Le trou en s’imprimant s’est empli de son image. Un opercule scellé en lorgnette dans l’opuscule…
(Et je garantis avoir creusé la question quant à la réplication sérielle de ces évidages, mais la lente mâche du mollusque, à tant cribler en orfèvre, n’a abouti que sur des impasses, des puits sans fond… Je n’ai donc pas sauté dans ce vide là…)
Pourtant pré-texte de cet ouvrage, le creux, in fine, est à peine résiduel, tout juste perceptible, il n’en demeure plus qu’une vision à deviner. Si le paradoxe est entier, le trou n’y est finalement pas pleinement absent. Et s’il y a eu un remplissage il n’a eu lieu qu’en surface, en apparat, sans parvenir pour autant à le vider de son sens, me dis-je…